La scène du crime ressemble à l’une de ces énigmes qu’on se raconte entre amis, tard le soir après un bon dîner. Le 2 juin 2007, la police de San Francisco retrouve dans son appartement le corps de Hugues de la Plaza, alertée par sa femme de ménage. L’ingénieur franco-américain, travaillant chez Leapfrog, a été poignardé trois fois. La porte est verrouillée de l’intérieur. Un couteau recouvert d’un liquide rouge est retrouvé dans un évier, mais il s’agit de sauce tomate. La caméra de surveillance de l’immeuble de Hayes Valley montre l’homme de 36 ans arrivant chez lui seul à 2 h 06 du matin, après une soirée entre amis au Underground SF.

Donc, pas d’arme du crime. La police fait en effet analyser le couteau retrouvé pour voir s’il aurait pu révéler des traces d’ADN, mais nada. Presque immédiatement pourtant, le SFPD privilégie la thèse du suicide. Les inspecteurs émettent l’hypothèse que Hugues s’est drogué, puis poignardé trois fois, puis a lavé le couteau. Manque de pot, un examen de toxicologie ne révèle aucune drogue dans le corps de la victime. Suicide ? L’ingénieur, apparemment un bon vivant, s’apprêtait à quitter le pays pour aller vivre en Argentine, où il venait d’acheter un terrain.

L’enquête du SFPD piétine bizarrement. La brigade Homicide rechigne à considérer l’affaire comme un meurtre. Mais la famille de Hugues, épaulée sur place par une ex, Melissa Nix, refuse de se laisser conter la théorie fumeuse des flics de San Francisco. Ils engagent un détective privé, John Murphy, pour mener l’enquête.

Celui-ci découvre que les inspecteurs du SFPD ont décidément bien bâclé leur boulot. Le voisin de Hugues, qui témoigne avoir entendu la nuit précédente des bruits pouvant être une lutte dans l’appartement de la victime, s’est vu pressé par les flics sur l’état d’esprit de Hugues, cherchant apparemment à asseoir leur théorie du suicide. Il explique aussi qu’il existe une autre entrée dans l’immeuble, qui n’est pas surveillée par une caméra. Et les portes de l’immeuble, comme souvent aux États-Unis, peuvent être verrouillées de l’intérieur avant de sortir.

Melissa Nix continue de mobiliser l’attention médiatique sur l’affaire. Enfin, en juin dernier, devant l’incroyable passivité de la police san-franciscaine, les autorités françaises s’en mêlent. Un juge d’instruction, Brigitte Jolivet, traverse l’Atlantique pour examiner l’affaire sur place. Les flics de la ville collaborent, mais défendent leur hésitation à considérer l’affaire un meurtre en montrant les conclusions du médecin légiste, qui reste indécis sur les causes des blessures. Mais deux autres experts, après examen des photos et du rapport de l’autopsie, déduisent eux qu’il s’agit d’un meutre. La conclusion de l’enquête française est sans appel : Hugues de la Plaza a été assassiné.

À ce jour, le SFPD ne considère toujours pas l’affaire comme un meurtre. La police dit attendre une traduction du rapport français. Le superviseur municipal du quartier de Hugues fait lui aussi pression sur la mairie.

Il faut dire que la police de San Francisco a une réputation affligeante pour ce qui est de boucler les homicides de la ville. Étiqueter de la Plaza comme un suicide est bien pratique, permettant de maquiller les statistiques, une pratique courante dans bien des villes. Le SFPD a besoin d’une réforme radicale pour en éliminer les paresseux attendant leur retraite, les incompétents notoires et les corrompus. La nomination de Heather Fong à la tête de la police municipale et la refonte de la commission en 2003 suite à l’affaire Fajitagate n’ont pas eu l’effet escompté. La chef du SFPD a annoncé le mois dernier qu’elle prendrait sa retraite en avril, après cinq ans de service, et la mairie cherche actuellement son remplaçant.

La mairie de San Francisco a bien conscience que les conclusions de l’enquête française, qui ont été médiatisées dans la presse locale, sont un poil humiliantes pour la police de la ville. Espérons qu’une fois le rapport français traduit et distribué à tout le monde — y compris Gavin Newsom — il va y avoir quelques coups de pied au cul assénés ci et là dans la brigade Homicide.

Commentaires

10 commentaires sur “The Curious Case of Hugues de la Plaza”

  1. Le Piou le 29 janvier 2009 10:39

    C’est aussi une jolie facon de faire des economies sur le budget du SFPD. D’ailleurs ils devraient faire ca tout le temps: A chaque fois qu’un etranger est assassine, on demande a la police de son pays de venir faire l’enquete.
    Pratique et pas cher.

    En effet. Mais manque de pot, Hugues de la Plaza était aussi un citoyen américain… — Arnaud

  2. Le Piou le 29 janvier 2009 11:20

    Bin tu sais meme a 50% off “seulement”, ca reste un bon deal…

  3. C'est Raoul le 29 janvier 2009 13:16

    Intéressant. Au départ, le cas m’a fait penser a cette histoire ci, lue récemment:

    Le suicide d’une famille entière, mais inexpliqué.
    http://www.latimes.com/news/local/la-me-suicides23-2009jan23,0,1318755.story

    Sauf que dans son cas a lui, la, on est sur que c’est un meurtre…

    Ca fait dur… même pas analysé l’ordinateur… pas remarqué l’autre sortie..

    Bosco P. Coltrane, sort de ce corps…

  4. Dolce le 30 janvier 2009 10:57

    Ca fait bizarre de lire et se dire que non, ca n’est pas de la fiction. Affaire a suivre, donc.

    By the way, les photos qui sont retravaillees pour avoir un rendu de maquette sont tres belles.

  5. Manu le 30 janvier 2009 15:25

    Faut faire revenir Steve McQueen et Clint Eastwood.

  6. Marie-Anne Theriez le 2 février 2009 5:02

    Chers tous,
    Nous préparons un documentaire de 90 minutes pour France 2 / Planete / RTBF /TSR sur le cas Hugues de la Plaza.
    Qui a un avis sur la question, qu’il soit polémique ou appuyé par une proximité plus ou moins évidente avec les unes ou les autres des parties, n’hésite pas à entrer en contact avec moi.
    Bien cordialement.

  7. declos le 15 novembre 2009 16:12

    simplement quelques mots pour dire comme la determination et la dignité de ce père me touche autant que l’incompetence et l indifference du SFPD m’ ecoeure … je crois que” seule la betise humaine donne une idée de l’infini”

  8. duh le 26 janvier 2010 19:21

    birdbrains, check facts first. case never closed. case never determined suicide. no one, regardless of classification, identifies the murderer.
    who told nix of death while on east coast? why won’t she say?

    Actually, if you re-read the post, you’d see that nowhere did I write that the SFPD determined suicide, nor that the case was closed. — Arnaud

  9. Nes le 4 juin 2010 13:36

    C’est étonnant ke dans le reportage de France 2 personne n’ait mentionné l’autre sortie (alors ke c la 1ère kestion k’on se pose en voyant l’allée près de l’immeuble, ki d’ailleurs ne faisait même pas partir du périmètre à préserver et analyser par la police), il y a beaucoup de pistes ki aurait pu être exploitées telles ke l’ordinateur (est-ce possible ke la SFPD n’ait pas recoupé les données datant des heures précédents le décès de Hughes? et le téléphone?), bcp de choses à dire… la manière dont cette enquête a été menée est plus qu’étrange..

  10. Cathy COMBALUZIER le 13 novembre 2011 6:50

    Je viens de voir le documentaire Suicide ou meurtre : un combat pour la vérité. Sidérant !!! A croire que la vie d’un être humain n’a plus aucune valeur à San Francisco, que ce soit celle d’Hugues ou d’1 autre, car les statistiques des résolutions de crimes dans cette ville sont effroyables ! Soit le SFPD est composé de sombres crétins soit ils n’en n’ont rien à faire …………… Tout ce que j’espère (sans grand espoir hélas) c’est que les flics de SF se sortiront un jour le doigt de leur biiiiiiiip et enquêteront réellement, pour qu’enfin des parents puissent entamer leur deuil.

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