La peur

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Mercredi soir, comme presque chaque semaine, je profite de mon trajet de Cupertino vers le comté de Lake (163 miles sans les détours, soit 262 kilomètres) pour faire quelques courses, histoire d’optimiser mon temps et ma consommation d’essence. J’ai besoin d’acheter quelques articles de bricolage au magasin Lowe’s de Cotati qui est sur ma route, juste au sud de Santa Rosa, dans le comté de Sonoma.

Je choisis en général les stations de self checkout (autopaiement ?) à Lowe’s ou Safeway, au risque de mettre progressivement au chômage davantage de caissiers et caissières. Pas à Home Depot, où les appareils lisant les codes-barres sont généralement foireux, quelque soit le magasin. Heureusement, tous les magasins utilisant la technologie continuent à poster un employé pour surveiller les quatre stations et aider les client du troisième âge à trouver les codes sur les ampoules à 100 watts qu’ils achètent pour la lampe sous laquelle ils découpent chaque soir leurs coupons du journal. Je modère mon sarcasme, car après tout je suis venu avec trois bons de réduction reçus dans le courrier, obtenus en prostituant une partie de mon information personnelle lorsque j’ai informé les services postaux de mon changement d’adresse le mois dernier.

Devant moi, un couple de retraités finit de mettre leurs marchandises dans des sacs, et le vieux se lance dans une tirade directement inspirée de la propagande infligée quotidiennement par les éditorialistes de Fox News et les commentateurs ultra-droitistes des grandes ondes radiophoniques auprès de l’employé du magasin, qui reste coi. J’entends le client parler de tea bagging, de révolution. Je l’entends prononcer les mots de taxes et government avec dégoût. Et il se lance ensuite dans un réquisitoire contre l’idée d’un système de santé géré par l’État fédéral, un concept qu’Obama a demandé au Congrès américain de coucher sur le papier pour la rentrée.

Ses arguments ont été pré-mâchés pour lui depuis des décennies, depuis l’époque où la droite américaine inventa l’expression de socialized medicine pour désigner le principe d’une assurance maladie financée par l’ensemble des contribuables. C’était la guerre froide, et tout ce qui ressemblait de près ou de loin à du socialisme donnait une trouille bleue au bon peuple américain.

Le terme est resté et a été largement utilisé par les Républicains au cours de la dernière campagne électorale pour discréditer les réformes du système de santé proposées par les candidats Clinton et Obama. Et depuis l’élection, les conservateurs craignent que les Démocrates, qui contrôlent désormais les deux chambres et la Maison-Blanche, ne mettent enfin en place un système qui sera vraisemblablement financé par une hausse des impôts.

Depuis février, le lobby Conservatives for Patients’ Rights innonde les chaînes américaines de publicités affirmant sans sourciller que le système que les Démocrates veulent installer sera une catastrophe, que les patients se verront désormais dictés par le gouvernement où et comment ils seront traités. À l’appui, des « témoignages » du Royaume Uni ou du Canada, où des patients se seraient ainsi vus mis en danger de mort par le système de santé de leur pays respectif.

Et beaucoup d’Américains, qui n’ont jamais connu que le système actuel — qui, grosso modo, fonctionne pour ceux qui sont à peu près en bonne santé et qui sont couverts par l’assurance fournie par leur employeur — gobent tout ça comme du petit lait. Aucun bon patriote n’a envie de devenir comme les Canadiens ou les Français, ces fiottes socialistes.

Le vieux monsieur devant moi rallonge encore sa tirade, et répète ainsi les arguments qu’il a entendu à la radio, ces histoires de Canadiens qui se voient refuser traitement par leur gouvernement, et franchissent la frontière pour venir profiter des excellents services médicaux américains. Ce qu’omet de préciser la propagande en question, c’est que lorsque cela arrive, il s’agit généralement de riches citoyens qui veulent mettre leurs dollars canadiens à contribution chez l’Oncle Sam, et qui ont les moyens de ne pas attendre leur tour. Le système canadien est loin d’être parfait, et nécessite un bon ménage. Mais les experts du pays s’accordent justement sur le fait que la réforme qu’il nécessite doit le rendre plus inclusif et universel, loin du système entièrement privatisé prôné par CPR.

L’employé de Lowe’s écoute et sourit poliment. Mais après une bonne minute et demie, histoire de contribuer à la conversation, il explique timidement qu’il vient des îles Fidji, où son frère paye généralement l’équivalent de 50 cents pour chaque visite à l’hôpital.

Le vieux monsieur bafouille. Il ne sait pas quoi répondre. Il ne s’attendait pas à ça. Ça ne changera sûrement pas son opinion. Il trouvera sûrement un argument pour contrer ce fait un peu plus tard. Après tout, Fidji, c’est un pays du Tiers Monde, non ? Ici, c’est l’Amérique. On est pas des socialos. Ici, la santé, c’est chacun pour soi. Chacun son assurance. Chacun son cancer.

Commentaires

7 commentaires sur “La peur”

  1. Jean-Philippe le 9 juin 2009 14:53

    C’est compliqué cette affaire.
    Quand on pense que en Europe dans les années 60 du siècle dernier on pensait que les Russes pouvaient envahir la France…

    Ce type d’idée a la peau dure …

    ce qui est étrange dans le cas de la médecine, c’est que Medicare est un système semi-privé comme en France et le système du médical des Vétérans est entièrement un système sponsorisé par l’État.

    Bah de toute les façons la crise va changer les mentalités…
    Ca va finir en Medicare pour tous.

  2. mimi le 9 juin 2009 18:19

    ” Le système canadien est loin d’être parfait et mérite un bon ménage ” : il aurait fallu préciser que le système de santé est géré ici province, par province, donc il faudrait étudier chaque province avant de pouvoir un jugement sur l’ensemble du pays.

    Il est géré province par province (à l’exception des Inuits et militaires), mais reste sous la tutelle de Santé Canada, qui impose aux provinces les principes de la Loi canadienne sur la santé. Les performances varient d’une province à l’autre, mais le système est fondamentalement le même. Reste que bien qu’imparfait (comme tous les systèmes), il est l’un des meilleurs du monde. — Arnaud

  3. Dolce le 10 juin 2009 7:16

    Quel que soit le sujet, on a toujours peur de l’inconnu, et l’americain n’y coupe pas, il prefere encore son systeme actuel a la grande question d’un changement de systeme medical.
    Apres, il y a aussi la phase d’estime de soi, comment la premiere puissance mondiale peut elle avoir un systeme de sante aussi peu efficace ? Et ca, ca fait certainement aussi mal a entendre…

  4. Le Piou le 10 juin 2009 8:34

    “vieux” et “conservateur” ca donne en general un bon melange de connerie… MAis bon… En meme temps on peut trop lui en vouloir au p’tit vieux tout ce casse al gueule autour de lui… Donc bon…

    Moi, ce qui m’etonne, c’est que meme chez les moins vieux, Obama et son administration passent pour les responsables du bordel alors qu’isl tentent de sauver ce qu’ils peuvent…

    C’est la que je pige pas. Ils ont bien vu que le capitalisme sauvage sans controle ne marche pas… On est en plein dans la preuve la… On a les 2 pieds dedans et putain, ca sent pas bon… Impossible de la rater, quoi!!!!!!!!!!!

  5. mimi le 10 juin 2009 8:46

    Arnaud, je suis d’accord sur la Loi canadienne mais va dire ça aux petits vieux et aux petits jeunes qui passent jusqu’à 24 heures aux urgences en attente d’un médecin (c’est pas une légende, j’ai craqué au bout de 17 heures). Et le vieux ou jeune Québecois n’a absolument aucune idée de ce qui se passe en Saskatchewan tout comme le vieux ou le jeune Albertain de ce qui se passe en Ontario.

    Bon j’arrête là, la santé est un sujet sensible, politique, tout comme la question linguistique pour tout bon Canadien qui se respecte! ;)

    C’est vrai que je crois avoir lu quelque part que le Saskatchewan a les pires délais de tout le pays, en moyenne… — Arnaud

  6. Eric le 11 juin 2009 7:10

    Ca semble bouger aux States. Good. Il est temps qu’il apprennent que la mutualisation a du bon et que l’imposition n’est pas satan.

    J’espère qu’Obama parviendra à faire avancer les choses sur ce thème.

  7. Debra le 1 août 2009 15:29

    Je pense que peut-etre vous avez rencontre mes beaux-parents. Ils habitent pres de Santa Rosa et ils detestent notre chef d’etat.

    Il y a un grand photo de M. Bush dans leur salon. Meme il n’est pas notre president. Bizarre, je sais.

    Quel drole blog. Je l’adore. Merci!

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