Il est bientôt six heures et demie et le bar du Hyatt, auquel je sirote un mojito avec ma douce, est soudain pris d’assaut par les New-Yorkais de la famille du presque marié. Je ne suis guère surpris. Nous avons passé l’après-midi avec eux, sur le sable de Longboat Key. Ils sont arrivés en force, aussi bien équipés pour l’opération qu’un peloton de Marines prenant position dans un village irakien. Barque gonflable pour les gamins, cannes à pêche et appâts de calamar, parasols et, bien sûr, glacière bien remplie. Devant mon sourire incrédule, la smala de Long Island, le produit bruyant d’un Italo-américain et d’une juive est-européenne, s’est installée cinq mètres à peine d’un couple déjà présent (eux aussi new-yorkais, si j’en crois la casquette emblasonnée du logo des Yankees du monsieur, faisant écho à celle que porte la tante de ma moitié), alors même qu’un demi-kilomètre de plage reste disponible sur leur droite.

beach

En deux minutes à peine, les parasols sont plantés, les serviettes déployées, les gamins dans l’eau et la glacière ouverte. Une petite brise soufflant du golfe du Mexique rafraîchit les 33 degrés à l’ombre, et les 100% d’humidité ambiante deviennent vite supportables lorsque le cousin Bob me tend une Corona. Look at that, it’s a commercial, m’enthousiasme-je, admirant la combinaison idyllique entre ma bière estivale et les eaux turquoises.

Ma bibine descendue et quelques pretzels plus tard, je m’aventure dans l’eau, méprisant les consignes sanitaires de mon enfance, reposant sur la croyance solidement ancrée que quiconque se baignant moins d’une heure après un repas risque l’hydrocution, une légende qui a encore la vie dure en Europe.

L’eau est d’une tiédeur délicieuse, et ce coin de la côte reçoit suffisamment de vagues pour permettre aux enfants de surfer sur leur bodyboard. Les pélicans nous frôlent en escadrille, patrouillant les eaux du Golfe à la recherche d’une proie facile. Bob arpente la plage depuis bien dix minutes, cherchant à joindre son bookie au téléphone. Belmont Stakes se tient dans quelques heures, et l’ex-trader cherche à placer un pari. Dans la famille, les hommes aiment le jeu. On parle encore de la fois où l’oncle Pete gagna une généreuse cagnotte à Vegas avec un royal flush. Les ponies sont une addiction familiale pour les mâles de la famille. Le favori de la course est Big Brown, que tout le monde attend dans le peloton de tête.

Le pari est enfin placé. J’ignore combien les hommes de la famille ont misé, et ma foi, ça ne me regarde pas. Après une heure de baignade glandeuse et de pêche infructueuse pour Bob et son frère Anthony, on remballe. D’ici peu, nous devons être en costard pour présenter nos vœux aux nouveaux mariés.

beach

Nous sommes donc là, trois heures plus tard, encravatés et bien peignés, les yeux rivés sur le téléviseur du bar. La course est sur le point de commencer, et même les deux bartenders observent une pause, comme si leur paye du mois est en jeu. Le coup d’envoi est donné. David, du haut de ses quatorze ans, récite la sainte trinité en succession rapide : « 1-7-4 ». Mais Big Brown, qui pourtant bénéficie de la ligne intérieure, s’essouffle rapidement. C’est Da’Tara qui à sa place remonte ses adversaires un par un, inépuisable. L’outsider donné à trente-huit contre un remporte la course, loin devant le favori que tout le monde attendait.

Les New-Yorkais sont déçus. Magnanime, je paye la tournée. Ils ne vont pas laisser un cheval leur pourrir la soirée. Je signe mon reçu, finis mon cocktail et nous nous dirigeons lentement vers le coin du jardin de l’hôtel où l’autel a été placé pour prendre notre siège. Ils semblent déjà avoir oublié la course. Il faut dire qu’ils ne marient pas leur cousin Jeff tous les jours.

La capacité multitâche des New-Yorkais m’étonnera toujours.

Commentaires

Laisser un commentaire




  • Pub




  • Commentaires récents

  • En général, à 23h35, vous regardez :

    Voir les résultats
  • Rubriques