En lisant le billet d’une expatriée de San Francisco1 hier soir, empreint d’une sincérité et d’une émotion rares, j’ai eu la même réaction qu’un autre blogueur franchouillard en exil dans la région de la Baie.

Enfin. Enfin une claque salutaire dans l’idéalisme béat de certains expatriés qui semblent constamment peindre en rose leur expérience de ce côté-ci de l’Atlantique, quitte à laisser croire à leurs compatriotes du vieux pays que l’or coule des fontaines californiennes. Je ne vise là personne en particulier. L’enthousiasme est une denrée trop rare pour être bridée. Cet état de choses est après tout inévitable. Même si, de temps à autre, un blogueur se laisse aller à confesser son coup de blues ou son mal de pays, dans l’ensemble, il est compréhensible que la majorité d’entre nous préfèrent se taire lorsqu’ils traversent une période difficile — pas la peine de s’offrir comme la cible facile des trolls et autres polémistes de clavier en étalant ses problèmes personnels.

Cie des mines d'or
La Californie, un pays qui fait rêver les Français depuis 1849.

Du coup, on entend en général parler uniquement de ceux qui réussissent. Ceux-là trompettent leurs succès sans honte, affranchis du tabou français qui entoure l’argent et la réussite, trop souvent synonyme dans l’Hexagone de magouille et de corruption. Et ils ont raison.

Mais on n’entend jamais parler des échecs. Certes, de temps en temps, un entrepreneur devenu multi-millionnaire relatera a posteriori sa traversée du désert, qui finit enfin par s’ouvrir sur son bonheur actuel après de longues heures de travail forcené et une volonté inébranlable. Mais ces difficultés font partie intégrante du mythe américain. Toute la littérature et la culture contemporaine sur ce thème est une pièce en trois actes (n’en déplaise à F. Scott Fitzgerald) : c’est d’abord l’optimisme du débutant, encouragé par un mentor ou une vision, qui trouve en l’Amérique un terrain fertile à ses ambitions. Puis viennent les épreuves et les échecs, qui testent sa détermination. Troisième acte : le héros se relève, abat les obstacles et finalement conquiert son destin : il obtient la reconnaissance, l’argent et la femme (d’où l’expression américaine de trophy wife).

Tous les parcours mythiques de self-made men suivent ce schéma (même si la femme ne reste pas toujours, mais s’ils gardent leur fortune, elle est facilement remplaçable, généralement par un modèle plus jeune). Malheureusement, pour beaucoup, le rêve américain est écrasé pour de bon quelque part dans la deuxième partie. Ceux-là ne feront jamais la une de la presse ou l’objet d’une biographie convoitée. Ceux-là, l’immense majorité, n’auront jamais de third act.

Il faut en effet pas mal d’atouts dans sa manche pour réussir ici. La plupart des expatriés volontaires proviennent d’abord des classes les plus aisées de la société française. Beaucoup ont fait une école de commerce ou d’ingénieurs réputée, ou ont eu la chance d’avoir des parents qui les ont soutenu financièrement dans leurs études en France ou ailleurs. Même ceux qui appartiennent au secteur de la restauration et de l’hôtellerie arrivent rarement sans un sou.

Certes, il reste possible dans ce pays de partir de presque rien, et de fonder une entreprise profitable, ou d’acquérir un confort financier suffisant pour considérer avoir réussi. Être blanc et diplômé universitaire aide aussi beaucoup. La chance joue un rôle déterminant dans les success stories. Je sais, les gourous de l’auto-amélioration vous sortiront que la chance, on se la crée, mais allez sortir ça à un cancéreux du poumon qui n’a jamais fumé ou au type qui a perdu sa famille dans un accident de bagnole à cause d’un ivrogne, et j’espère qu’il se trouvera quelqu’un dans l’assistance pour vous asséner la mandale que vous méritez.

Ceux qui ne réussissent pas leur expatriation rentrent au vieux pays ou restent ici, luttant péniblement au sein de la classe moyenne américaine, alignant boulots précaires, vivant en co-location jusque dans leur quarantaine, s’endettant à coup de cartes de crédit. Ceux-là ne tiennent pas de blog. Ils n’apparaissent pas à la télé ou la radio française pour raconter leur galère — les difficultés du quotidien américain n’intéressent personne, et pourquoi s’offriraient-ils en pâture aux médias ?

Heureusement, Phil et ses compagnons de voyage, en visite d’étude il y a un mois dans la région de San Francisco, n’avaient pas peur de poser des questions purement pratiques, quitte à aborder des sujets difficiles. Oui, se faire des amis peut être difficile au sein de la culture américaine lorsqu’on a passé l’âge de la fac, à moins de partager une expérience forte. Oui, le licenciement est ici brutal et sans appel. Oui, avoir des enfants coûte cher, très cher même. Et le système de santé est sans aucun doute FUBAR. L’argent est au cœur de tous les problèmes, et les moins matérialistes d’entre nous ne peuvent s’empêcher d’y accorder une place bien plus grande que celle qu’il tenait lors de notre vie en France. Le pouvoir d’achat s’est considérablement détérioré en France, mais aussi aux États-Unis. Si vous pensez que les smicards et les jeunes l’ont mauvaise dans l’Hexagone, venez donc évaluer la situation de leurs homologues de ce côté-ci de la planète.

J’insiste souvent sur les points négatifs de l’expatriation aux États-Unis (quitte à passer pour un rabat-joie) auprès des candidats potentiels. On se sent constamment « au taquet », comme le résume bien Le Piou ce matin. Et Julien explique le sentiment de tout immigré aux États-Unis : on ne peut compter que sur soi-même. L’Amérique est un pays où l’individualité prime. « Solidarité » ne figure nulle part sur la devise du pays, qui conseille de s’en remettre à Dieu jusque sur sa monnaie : In God We Trust.

Alors certes, ne caricaturons pas trop non plus. À ceux qui critiquent les Américains pour leur individualisme, j’aime à rappeler à quel point les Français peuvent être égoïstes. « Chacun sa merde » résume bien une mentalité prédominante chez nous, y compris chez beaucoup de bien-pensants se réclamant de gauche. Et n’oublions pas que les Américains sont les champions du caritatif, sans doute un reste de la communauté pionnière des débuts, et une façon de pallier à l’indigence des services sociaux : lorsqu’une famille se retrouve dans le besoin suite à un drame, il est fréquent que voisins, collègues et amis organisent une collecte pour lui venir en secours. En 1995, la famille américaine moyenne a donné à des œuvres caritatives trois fois et demi plus que la famille moyenne française. En 2006, le don moyen par foyer américain était de l’ordre de 1000 dollars. Les Américains (et les entreprises du pays) non seulement donnent beaucoup plus facilement, mais un très grand nombre d’entre eux s’adonne au bénévolat. Ne tombons donc pas dans la caricature du ricain individualiste — les choses sont un peu plus compliquées que ça.

Reste qu’être un Français émigré aux États-Unis, c’est savoir accepter et gérer l’incertitude. Rien n’est jamais acquis. Le boulot peut s’évaporer du jour au lendemain. Les indemnités chômage n’existent que pour les résidents permanents ou citoyens naturalisés, et ne dépannent que très provisoirement. Les locataires peuvent se faire mettre à la porte dès que le propriétaire en décide, y compris l’hiver. Les consommateurs sont tributaires des caprices des marchands, des banques et autres institutions financières pour leur pouvoir d’achat. On a intérêt à cotiser soi-même pour la retraite, et se constituer un nest egg pour les jours de pluie, ce qui inclut les pépins de santé. Pour les parents, la crèche et les études coûtent une fortune. Et lorsqu’on est victime d’une injustice, il faut prendre les choses en main soi-même — l’État-providence n’existe pas.

Quand les choses vont bien de ce côté-ci de l’Atlantique, c’est Byzance. Mais quand elle partent en couille, c’est l’enfer.

Vivre aux US, ça forme le caractère. Même l’art de glander réclame du talent — pas étonnant que les personnages des slackers et autres stoners aient inspiré un sous-genre cinématographique. Finalement, ce sont peut-être eux, les vrais héros de l’Amérique : dans un pays où tout se paie et où on ne peut compter que sur soi, eux cherchent malgré tout à poursuivre l’idéal absolu, celui du farniente. Finalement, ces Américains-là sont peut-être plus français que les Français.

1Le billet en question a depuis été retiré pour des raisons compréhensibles : le ton trop personnel d’un blog attire facilement trolls et fâcheux, et il est parfois une bonne idée de ne pas afficher sa vulnérabilité aux yeux de tous, comme les starlettes d’Hollywood en font vite l’expérience.

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Commentaires

8 commentaires sur “Le rêve américain, ça se paie”

  1. mimi le 10 mai 2008 6:24

    Le mal du pays, le blues de l’expat ou de l’émigré (catégorie dont je fais partie), je connais aussi, et comme le dit piou dans son billet, nous ne pouvons que compter sur nous-mêmes. Les coups de pied dans le derrière qu’on se doit donner nous permettent d’avancer car on ne peut pas se lamenter sur son sort. Et cela qu’on soit aux USA ou ailleurs.

  2. Friscotheque le 10 mai 2008 10:39

    Le danger pour les expats qui se frottent tous les uns apres les autres aux memes galeres est de tomber dans l’aigreur et l’individualisme, car comme le decrit si bien Nat, Le Piou et toi, ce n’est pas du tout evident de partir, de creuser son trou et de rester. On finit toujours par regretter ce qu’on a laisse, meme si dans le fond, on critiquait ce qu’on avait en France. Les raisons d’expat sont differentes (pour moi, c’etait rejoindre mon copain qui faisait ses etudes), mais ce sentiment de mise a l’epreuve perpetuelle doit nous etre commun. Comme dit le Piou, on est au taquet, et si t’es pauvre, tu fais une croix sur tes reves. Et tu dis quoi a ta famille, qui meme si elle te soutient inconditionnellement, a parfois ce point d’interrogation dans les yeux face a cette vie que tu menes et qu’elle ne connait pas vraiment? Il faut sauver les apparences, ici et la bas, car toi aussi, tu la veux ta part de reve americain.
    J’en appelle donc a votre solidarite messieurs dames: quand ca ne va pas, il faut le dire, certains sont deja passes par la, d’autres le seront bientot. On a bien des tuyaux a se refiler, et je me moque de penser que le bon plan que je refile va profiter a qqun, peut-etre a mes depens. Je ne veux pas compromettre mes ideaux de partage, ni perdre mes desillusions quant a mes compatriotes. Rien ne me fait plus plaisir que de voir des Francais s’installer ici, des projets plein la tete, et surtout qu’ils reussissent. Je n’ai eu beaucoup d’aide quand je suis arrivee, j’ai galere pendant de longs mois, mais je m’en suis sortie. Retrospectivement, j’aurais bien aime qu’on m’aide plus, qu’on m’evite certains ecueils en sachant que j’allais m’echouer dessus par avance, alors si je peux le faire pour d’autres, je ne me gene pas! Allez, un poil d’optimisme et une dose de “peace and Love” dans ce monde de brutes.

  3. mimi le 11 mai 2008 12:15

    Friscotheque : cette solidarité que tu mentionnes, nous y avons eu droit lorsque nous nous sommes installés au Québec et depuis nous nous efforçons de rendre ce qui nous a été donné. Si nous pouvons éviter à d’autres de vivre certaines des galères que nous avons connu, nous sommes ravis de le faire et ce sans aucune arrière pensée.

    Et oui quand ça va mal il faut le dire car qui peut mieux le comprendre qu’un autre expat qui connaît notre réalité si lointaine et souvent si étrange (sentiment tout à fait normal) à la famille restée au pays.

  4. Chris le 11 mai 2008 17:08

    Une expression qui resume assez bien la vie d’ici: “tu marches ou tu creves”.

  5. Tomate Farcie le 12 mai 2008 10:04

    Excellent post, car tu as dit des choses qu’on “oublie” de dire pour des raisons diverses, c’est bien vrai.

    Une des raisons, c’est que les gens qui viennent sur ton blog (enfin, le mien, le tien, ou un autre) viennent y chercher un peu de reve, des photos sympas, quelque chose qui leur fassent oublier leur routine … alors pourquoi les assommer avec nos problemes?

    Quant à l’entre-aide, bof, moi j’ai jamais connu depuis le debut, alors quand je reçois des emails de France demandant de l’aide, des conseils, comment s’installer, à qui s’addresser, comment recevoir une carte verte, comment j’ai fait ceci ou cela, ou est la communauté Française (la quoi? Mais j’en sais absolument rien, moi!!!), bref toutes ces questions me font un peu sourire, car j’ai l’impression que ceux qui m’écrivent s’imaginent qu’il y a tout un systeme d’entre-aide ici, et s’il y en a un, je me demande bien ou il est, mais bon…

    Remarque, au moins on a l’Internet maintenant, c’est déjà ça, car avant, sans Internet, si tu te sens isolé maintenant, alors avant … pffff …je te dis pas comment c’était quant t’avais le cafard pour une raison ou pour une autre.

    Bon, j’ai pas fini de commenter sur ce sujet, mais j’envoie déjà ceci pour commencer. C’est vrai qu’on pourrait en parler longuement.

    (Marche ou crève, c’est aussi un bon resumé de la situation! ;)

  6. Phil Jeudy le 12 mai 2008 12:51

    J’ai vu arrivé un wagon de lecteur sur mon blog: je me demandais bien ce qui se pasait ici ;-)
    Notre voyage d’étude peut se résumer par le pitch suivant: des intérêts individuels au service d’un objectif commun.
    Il faut en avoir, c’est clair, et être bien conscient du fait qu’on sera seul…et les beaux jours viendront à force de travail, persévérance, caractère et un poil de chance.
    Je viens créer une filiale Américaine d’une boîte française avec l’objectif de réussir à convaincre les entrepreneurs ici de tenter leur chance vers l’Europe via Paris.
    Et je suis bien conscient de tout ce que tu as écrit. Et on y va, ça en vaut aussi ma peine !
    Super post, un must!
    On se revoie début Juin?!

    Ah, j’aimerais bien qu’on se revoit, mais début juin je serai en Floride puis à Barcelone… C’est partie remise, surtout si tu as maintenant un pied ici… — Arnaud

  7. delancey le 12 mai 2008 19:44

    ce qu’il y a d’embetant avec les US, c’est que c’est un pays ou il faut sans cesse prevoir, faire des plans, alors que bien souvent l’avenir d’un expat francais est bouche par une expiration de visa. C’est dur de faire des projects, de batir quelque chose quand il n’y a pas de green card en vue.

    certes en France on a l’aide de l’Etat, mais je ne pense pas que les gens soient si solidaires que ca en France. Au contraire, avec l’aggravation du chomage et les difficultes economiques, les Francais ont tendance a se retrancher sur eux. Sans doute idealise-t-on ce qu’on a en fait rejete en venant ici.

  8. Lo le 19 mai 2008 23:49

    Merci… merci de partager avec nous, petits restés au pays (dans mon cas la Belgique, petite soeur française).Merci de me donner vos points de vue, même négatifs, vos difficultés, votre vision réelle, quitte à ébranler ce si beau rêve américain qui me hante… Car au plus profond de moi je doute être capable un jour de vous suivre, vous les expats. Et je ne viens pas chercher que du rêve sur vos blogs comme le dit Tomate farcie. Bien au contraire, ce côté sombre si bien décrit, m’aide certainement à mettre un peu de réalisme dans mes rêves, afin que ceux-ci ne me “bouffent” pas… N’ayez donc pas peur de nous faire part de votre nostalgie, de vos coups de blues, sachez qu’ici bas, je vous admirerai même dans la douleur.

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