Pondichéry
La France, vue de Pondichéry, c’est loin.
Photo : cs jmz. Licence Creative Commons.

Après les médias, la blogosphère française semble s’enflammer depuis quelques jours avec l’affaire de ce jeune designer Web qui s’est vu proposer par l’ANPE un poste à Pondichéry, en Inde, payé 20 000 roupies par mois, soit, au cours d’aujourd’hui, 488 dollars US, ou 314 euros.

Certes, certains applaudissent le fait que l’agence des chômeurs français (appelons un chat un chat) publie, en vertu de la loi en vigueur, les offres d’emploi des entreprises françaises délocalisant leurs opérations, ou relaye celles envoyées par des employeurs potentiels à l’étranger.

Mais ça n’est pas du goût de tout le monde. Les qualificatifs de « scandaleux », d’« indécent » ou d’« inadmissible » apparaissent parmi les commentaires des articles relatant l’affaire. Les raisons derrière cette indignation sont multiples.

D’abord, le salaire. Les 10 000 à 20 000 roupies mensuelles proposées paraissent dérisoires. Mais contrairement à certaines affirmations, il se trouve que 20 000 roupies par an de l’annonce en question correspondent à peu près au salaire d’un informaticien indien ayant un an d’expérience — pas mal donc pour un bac+2.

Certains soulignent l’augmentation du coût de la vie dans les métropoles indiennes. Il est vrai que le prix des loyers dans les mégapoles du sous-continent a certes grimpé au cours des dernières années, en même temps qu’une nouvelle classe socio-professionnelle de jeunes cols blancs a explosé. Il faut désormais chercher un peu pour trouver un deux-pièces à moins de 100 euros par mois à Bangalore. Voilà une situation qui n’est finalement pas très différente de celle que rencontrent les classes moyennes à Paris, Londres, New York ou San Francisco, où les loyers ne cessent d’augmenter, et où de nombreux jeunes (et moins jeunes) adultes voient souvent près de la moitié de leur salaire engloutie par leur hébergement. Mais contrairement à ces villes occidentales, où le pouvoir d’achat en a pris un coup, la rémunération des professionals en Inde continue d’augmenter avec la demande.

Un autre sujet de colère est pour d’autres le fait qu’à ce tarif, un simple billet d’avion de retour coûterait au jeune diplômé en question une bonne partie de son salaire annuel. Une visite à la famille pendant les vacances de Noël coûterait plusieurs mois de salaire. C’est vrai. Et alors ?

En quoi un billet de retour serait-il un droit ? (Cette demande peut du reste être négociée avec l’employeur.) Il n’existe pas, que je sache, de telles dispositions pour les immigrés venus travailler en France, sauf ceux qui, clandestins depuis le début ou n’ayant pas obtenu le renouvellement de leur titre de séjour, se voient rapatriés par charter par les services du ministère de l’Intérieur, parfois abusivement. À noter cependant que les Français sponsorisés pour un visa de travail par un employeur américain peuvent lui réclamer un billet de retour en cas de licenciement, qu’il sera légalement obligé de fournir. Le jeune diplômé qui oublie bêtement d’économiser pour revenir en France ne va pas pour autant se retrouver coincé à Pondichéry comme les protagonistes du Salaire de la peur dans un trou d’Amérique centrale.

Peu importe que ce poste en Inde est de toute évidence (surtout en regard des lois indiennes sur l’immigration) un emploi provisoire, une aventure destinée à durer un an ou deux tout au plus, qui ma foi vaut largement un stage photocopie sous-rémunéré dans une zone industrielle de l’est parisien. Un poste de designer ou de chef de projet au dernier comptoir français des Indes mentionné sur un CV est un moyen sûr de se faire remarquer. Qu’on m’épargne l’argument ridicule selon lequel ce genre d’expérience risquerait d’entraîner un employeur potentiel à sous-payer le candidat à son retour en France — il s’agit là d’une affirmation empreinte de tant de mauvaise foi et d’ignorance qu’elle ne vaut même pas la peine d’être démontée (encore que je viens justement de le faire).

Deux attitudes semblent s’affronter : d’un côté, les candidats possibles à l’expatriation (provisoire ou définitive), qui rêvent d’autres horizons et veulent tenter l’aventure en dehors du vieux pays (quitte à risquer la déception), et de l’autre ceux qui n’osent pas envisager la perte de la sécurité, pourtant précaire, fournie par le droit du travail français, ainsi que ces différents acquis qui pour beaucoup semblent être non négociables.

Ne cherchez pas pour autant à me classer parmi les néo-libéraux, de ceux qui dénoncent la « mentalité d’assisté » qui prédomine parmi la plèbe franchouillarde. Je connais trop bien la structure socio-économique américaine pour l’idéaliser et cracher sur le progrès social effectué dans l’Hexagone depuis le Front populaire.

Mais il y a des points que bien des Français refusent de remettre en question, alors même qu’ils n’ont jamais fait partie des droits fondamentaux de tout citoyen.

La mobilité géographique, par exemple : il y a quelques mois, je raillais un rien méchamment cette lectrice de Télérama qui voyait une contradiction évidente entre le passage au statut de propriétaire et la nécessité éventuelle d’une certaine mobilité géographique. L’idée qu’une maison puisse être revendue pour accepter un emploi ailleurs ne lui apparemment pas effleuré l’esprit — les Américains ont d’ailleurs poussé la logique inverse vers un extrême déraisonnable, un geste que beaucoup d’entre eux sont en train de payer cher. Pour beaucoup de Français, l’idée de repartir à zéro ailleurs, quitte à s’éloigner de papa-maman de quelques centaines, voire milliers de kilomètres, est tout simplement inacceptable. Certains invoquent le fait qu’ils ont une famille pour justifier leur refus du déménagement vers de nouveaux horizons, alors que d’autres n’y voient pourtant pas un obstacle insurmontable.

Pour beaucoup d’expatriés (ou ex-expatriés) français, qu’ils soient de droite ou de gauche, l’indignation soulevée par cet épisode semble un rien déplacée. Car si les salaires américains sont en général plus élevés qu’en France pour les travailleurs qualifiés, la vie quotidienne reste tout aussi chère, surtout pour ceux qui ont des enfants et/ou vivent dans une ville comme San Francisco. Ces conditions sont intrinsèques à l’immigration : mis à part ceux qui ont le statut (toujours provisoire) d’expatrié, les nouveaux arrivants se doivent de se plier aux règles de leur pays d’adoption, justes ou pas.

S’agit-il là d’un réflexe colonialiste inconscient ? Les Français, du fait de leur nationalité, devraient-ils ainsi se voir garantis les acquis de la mère patrie bien au-delà des frontières nationales ? Belle hypocrisie. L’un des éléments les plus choquants dans cette indignation générale est le fait qu’il semble parfaitement normal à certains qu’une partie de la planète travaille plus de 40 heures par semaine pour gagner 314 euros par mois (voire beaucoup mois ailleurs), mais impensable qu’un jeune aventurier au passeport européen accepte de subir le même traitement.

Si cette colère provient d’un refus catégorique de tout phénomène de mondialisation (le poste en question est proposé par une entreprise française ayant délocalisé une partie de ses activités), alors soyons cohérents, et refusons tout type d’immigration économique. Empêchons les entreprises françaises de s’implanter à l’étranger pour bénéficier d’une main-d’œuvre moins chère, mais aussi pour conquérir de nouveaux marchés. Interdisons la fuite de capitaux vers d’autres pays, mais aussi les investissements étrangers en France. Boutons hors de l’Hexagone les multinationales apatrides contrôlées par Wall Street, consortiums japonais et banquiers chinois. C’est une logique qui peut être poussée très loin.

Les délocalisations avaient jusqu’ici frappé surtout les ouvriers, qui avaient vu leurs usines plier bagage pour s’intaller en Asie, en Afrique du nord ou en Europe de l’est. Mais désormais, certains emplois de cols blancs peuvent ainsi être tout aussi facilement délocalisés vers des pays aux coûts plus compétitifs. Des centres d’appels entiers ont été déplacés, d’abord en Europe vers l’Irlande au cours des années 90, et vers l’Inde dans les années 2000. De nombreux ingénieurs informaticiens occidentaux se sont fait licencier lorsque leur emploi a été transféré à un jeune diplômé de Bangalore. De la même façon que les chemins de fer ont bouleversé l’économie de la fin du XIXe siècle, rendant certains métiers obsolètes et anéantissant certaines économies locales, les NTIC sont en train de faciliter l’exportation d’emplois vers les contrées en voie d’industrialisation, où les salaires sont plus bas, et les employés souvent plus motivés.

La médiatisation de ce symptôme de la globalisation du marché du travail est une belle claque pour ceux qui ont jusqu’ici convenablement ignoré cette réalité, alors même qu’ils sont souvent au premier rang de la défense des sans-papiers dont les droits sont régulièrement bafoués par les autorités françaises.

Apparemment, s’expatrier vers un pays riche, comme la France, les États-Unis, le Royaume-Uni ou le Japon pour y bénéficier du niveau de vie associé au confort généralement fourni par le style de vie prédominant dans les pays industrialisés semble parfaitement tolérable. Mais suggérer une opportunité professionnelle dans un NPI où le candidat serait payé un salaire comparable à celui des autochtones relève du scandale.

Vouloir profiter des acquis français n’a rien de déraisonnable, au contraire. Le monde entier nous envie, après tout, ces longues vacances, ces protections contre les licenciements abusifs et même ces trente-cinq heures hebdomadaires qu’il faudra sûrement revoir à la hausse tôt ou tard. Mais protester contre la publicité d’offres d’emploi n’offrant pas les mêmes avantages alors même qu’il s’agit de postes situés dans un autre pays, qui a sa propre économie et son propre droit du travail, c’est le comble de l’arrogance et de l’ethnocentrisme. C’est exactement comme si un cadre parisien relocalisé en Auvergne, à poste égal, exigeait de son nouvel employeur un salaire équivalent à celui qu’il percevait dans la capitale.

Finalement, ce débat semble faire apparaître un phénomène intéressant : au-delà du schisme entre classes sociales, entre Parisiens et provinciaux, entre salariés et patrons, entre droite et gauche, entre cadres et ouvriers, il existe un autre gigantesque fossé culturel, celui qui sépare les Français prêts à émigrer et en accepter les conséquences incertaines, et ceux qui refusent l’idée même de remettre en question les droits ou conditions dont ils jouissent au sein de l’Hexagone, même pour une expatriation temporaire.

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Commentaires

16 commentaires sur “Montparnasse-Pondichéry”

  1. Le Piou le 7 mai 2008 6:52

    N’empeche que le gars ca lui ferait une super experience: Il aura ete delocalise!

  2. Eric le 7 mai 2008 7:18

    Non, le schisme est encore plus profond : il sépare ceux prêts à “accepter les conséquences incertaines” — c’est y dire à accepter la vie, et ceux les individualistes qui pensent d’abord à se protéger prônant in extenso une société ultra-protectrice.

    Je te suis sur tout le reste. Belle démonstration.

  3. Emilie le 7 mai 2008 7:34

    Le probleme n’est pas dans les conditions locales de salaire, protection sociale, … de l’offre d’emploi, mais dans le concept d’”offre raisonnable” que le demandeur d’emploi doit accepter sous peine de voir son indemnisation chomage diminuer. L’expatriation offre de nombreuses opportunites, mais on ne peut pas nier que cela a aussi un cout humain. Donc cela doit etre sur la base du volontariat. Si un chomeur refuse ce type d’offre (ou meme refuse un boulot merdique qui ne correspond pas a ses qualifications, ou qui est a 200km de chez lui pour un contrat d’une semaine), je ne vois pas ou est le probleme. Il n’y a pas que le travail dans la vie.

    C’est vrai, mais c’est le travail qui fait vivre. — Arnaud.

  4. Julien le 7 mai 2008 7:37

    Si si si, tu es un affreux néo-libéral! ;-)

    Dans tous les cas, il y a un syndrome tout aussi franco-français que révèle cette affaire : c’est la capacité à “épier” ce qui se passe et à faire scandale d’une affaire que l’on peut tout au plus qualifier de parfaitement annexe! La France est le pays de la discussion, du débat, rarement celui de l’action!

  5. Emilie le 7 mai 2008 8:08

    Julien: certes, mais la pauvrete de la discussion de pas mal d’Americains me fait souvent regretter cette capacite a debattre en long, en large et en travers de tout et n’importe quoi.

  6. Vilay le 7 mai 2008 8:50

    Venez en Suisse, vous aurez les acquis (à part peut-être la sécu) avec 5 semaines de vacances, un 13ème mois quasi universel, des entreprises hyper compétitives pour faire face à la mondialisation, l’industrialisation du pays alors que la France se désindustrialise, les meilleurs universités, des salaires supérieurs de 20% à la Californie pour un même emploi, des formations à gogo pour les jeunes avec de réelles perspectives d’emploi et en plus un côté vieille France.

  7. E. le 7 mai 2008 12:37

    Je suis d’accord avec ton billet mais quand meme dans le cas precis de cette annonce je trouve que ca fait plus offre de stage de fin d’etudes que offre d’emploi.

  8. Stef le 7 mai 2008 16:18

    Ah la fameuse capacite d’indignation francaise. Je serais curieux de savoir combien de fois le mot “polemique” est utilise par an dans les medias.
    Nous sommes depuis des annees dans une economie mondiale et la competition ne vient plus uniquement des pays industrialises. Et c’est une chance pour les habitants des pays en voie de developement ou nouvellement industrialises. Maintenant, pour les autres, je pense qu’il faut savoir s’adapter sous peine de disparaitre.

    @Villay, tu ne pouvais pas le dire avant? :-)

  9. Emilie le 7 mai 2008 21:34

    Arnaud: Le travail fait vivre materiellement, et peut etre un facteur d’epanouissement, mais pour un nombre certain d’emplois, c’est uniquement un moyen de subsistance. Donc vivre pour travailler ou travailler pour vivre, il y a une difference.

    Mais ce n’est pas evident que tout le monde doive travailler. Par exemple, une femme au foyer qui s’occupe de ses enfants fait a peu pres le meme “metier” qu’une nounou salariee, mais ce n’est pas comptabilise comme un travail parce qu’il n’y a pas de compensation monetaire correspondante. De meme, travail ne veut pas uniquement dire travail salarie, comme le dit M. Yunus (Prix Nobel, pape du microcredit) dans cet article tres interessant
    http://www.lemonde.fr/le-monde-2/article/2008/04/25/muhammad-yunus-le-systeme-est-aveugle-a-toute-autre-consideration-que-le-profit_1038321_1004868.html
    (par contre pas du tout pertinent pour le cas francais). Enfin, avec l’evolution des modes de production, de l’agriculture, l’augmentation de la productivite, a un moment ou un autre, on va arriver un degre d’oisivete force d’une partie de la population (tout le monde ne veut pas etre infirmier, tout le monde ne peut pas architecte informatique our chercheur en biotechnologie). On peut aussi considerer que c’est le luxe que peuvent se permettre les societes avancees de ne pas avoir a faire travailler tous ses membres pour survivre.

    Bref, cette polemique est ridicule mais il y a de nombreuses questions fondamentales derriere. We live in interesting times…

  10. Google Master le 8 mai 2008 0:13

    @Stef: il n’y pas longtemps j’avais regardé le JT de midi de France 2 et il y avait une rubrique qui s’appelait quelque chose comme “La Polémique du 13h”…

    Sinon encore un petit bonheur de lire ce post auquel j’adhère à 100%. Et puis si ce travail est vraiment sous-rémunéré personne n’y postulera où est donc le problème… Ce n’est pas la même chose que ces boîtes qui proposaient à leurs employés de partir en Roumanie a 400 euros/mois sous peine de licenciement.

    Qu’est-ce que je suis heureux de ne pas être en France (parfois).

  11. Dolce le 8 mai 2008 6:21

    Tout a fait d’accord avec toi, ca ou pointer a l’ANPE en banlieue parisienne, surtout sur une mission de 1 a 2 ans, il faut foncer !
    D’autant plus que le RMI et le smic francais ne permettent probablement pas non plus de payer un A/R en avion vers Pondicheri…

    C’est bien francais comme soulevement ca, on rale pour surtout ne rien perdre de ses petites habitudes.

  12. Cécy le 8 mai 2008 7:38

    Deja si on compte sur l’ANPE pour nous trouver du travail on est mal barre.
    Deuxio: après tout pourquoi pas. Quand on vois le peu d’options données aux jeunes qui sortent de leur études et a qui on refuse de nombreux poste soit disant qu’ils n’ont pas assez d’expérience (ben oui il fallait étudier et prendre un boulot de nuit, mais ça personne ne te l’avais dis).
    Le tout c’est que le travail soit intéressant et permette d’avancer ensuite et que cette experience soit reconnue en France.
    Après tout c’est quand même mieux que de faire des petits boulots pendant un an ou deux en attendant un vrai poste en France non?
    Et puis comme vous le mentionnez, un billet retour ça peux toujours ce négocier.

  13. geneline le 8 mai 2008 14:21

    C’est un problème réel quand on rentre en France, retrouver le milieu franco-français et fier de l’être… Une enseignante rentrant en France après 3 ans au lycée français de San Francisco se fait dire par ses collègues en rentrant en France
    —Oh! trois ans de vacances en Californie, ça doit être sympa.
    —Mais il y a des postes disponibles. Fais acte de candidature..
    — bah! San Francisco, c’est loin…

  14. Jean le 8 mai 2008 16:23

    Jusque là rien de nouveau: il faut que le travail vienne aux Français pour que les Français aillent au travail ! Il faut bien s’être “délocalisé” en Californie ou s’appeler Sarkozy pour continuer de s’en étonner ;-)

  15. mimi le 8 mai 2008 17:14

    @Vilay : oui c’est maintenant que tu le dis! lol!!

    Ah le manque d’aventures de nos compatriotes, c’est bien dommage, ça me plairait moi un ou deux ans au pays de mon arrière grand-père!

  16. Le Piou le 8 mai 2008 18:57

    HEUREUSEMENT que les Francais sont les pires raleurs de la planete! HEUREUSEMENT qu’on se fout dans la rue a la moindre remise en question de nos acquis!
    Je prefere mille fois ca a l’Americain qui comme un mouton suit le mouvement sans broncher.
    Voyez ou ca les a mene (systemes de secu/scolaire/maladie/retraite et j’ose meme ajouter l’Irak).

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