Moutarde dans les vignes
Fleurs de moutarde dans les vignes de la vallée de Napa. Photo : ah zut. Licence Creative Commons.

Vivre dans Wine Country a ses avantages, surtout, paradoxalement, l’hiver. Les touristes boudent les comtés au nord de Marin et Solano pendant la basse saison, alors qu’il s’agit certainement d’un des meilleurs moments pour visiter ces régions viticoles. L’hébergement y est bien meilleur marché, les routes et les salles de dégustation bien moins encombrées, et, surtout, le paysage prend des couleurs différentes mais tout aussi belles que pendant le reste de l’année. Dans le nord de la vallée de Napa, les vignes sont envahies de fleurs jaunes de moutarde sauvage, et les lumières des fêtes de fin d’année éclairent les domaines et les façades des rues des villages le long de la route 29.

Samedi, nous avons donc fait une petite virée dans la vallée voisine de Napa, de l’autre côté des monts Mayacamas. J’ai la semaine dernière dépensé mes deniers gagnés à la sueur de mon front en bonnes bouteilles et cadeaux divers, donc je me sens d’humeur pingre, mais néanmoins vinophile. J’ai repéré deux domaines sur la route de notre destination qui offrent des dégustations gratuites. Dans la vallée de Napa, en effet, et contrairement aux comtés voisins de Sonoma, Mendocino et Lake, les dégustations sont pour la plupart payantes, allant de 10 à 40 dollars par personne, incluant parfois une visite du domaine, et pour un nombre de vins variable.

Car l’œnotourisme est ici poussé à l’extrême. Certains domaines sont de véritables usines, accueillant les badauds par convois de bus entiers. À 20 dollars par tête pour une dégustation de trois à cinq vins, si on arrive en plus à vendre un t-shirt ou, mieux encore, un abonnement au club pour ne serait-ce qu’un dixième d’entre eux, un domaine bien situé sur la route 29 peut arriver à engranger plusieurs dizaines de millions par an, surtout si ils attirent des événements corporate organisés dans la salle de dégustation VIP ou des mariages chics sur la pelouse entourant un bâtiment au style néo-méditerrannéen.

August Briggs
Domaine August Briggs à Calistoga, sur la Silverado Trail. Photo : Arnaud H. Licence Creative Commons.

Première étape : August Briggs, à Calistoga, le long de la Silverado Trail. C’est l’un des domaines les plus récents du nord de la vallée de Napa, très bien situé, et le bâtiment principal est relativement modeste par sa taille et son apparence. On y sert les vins du vinificateur Joe Briggs. Ce sont tous des vins de cépages, comme c’est généralement le cas chez les jeunes exploitations, qui ne se lancent souvent dans les assemblages qu’après avoir maîtrisé l’élevage de leurs mono-cépages (les vins de cépage restent de toutes façons de très loin les mieux vendus aux États-Unis, surtout ceux de cépages dits « nobles »). La plupart des vins sont le produit de vignobles de la vallée de Napa, mais quelques-uns proviennent du comté de Sonoma, et le domaine produit également un vin de durif de notre comté voisin de Lake. Deux des vins de Briggs sont assez particuliers : l’un est un vin de corbeau, un cépage de Savoie que les Californiens appellent charbono (de « charbonneau »). L’autre est un vin de pinot meunier, très rarement utilisé seul, car il est d’habitude assemblé à du pinot noir pour faire des champagnes. Nous ne goûtons à aucun de ceux-là, car ce jour-là le domaine ne sert que deux de ses vins (seuls les grands domaines font goûter tous leurs vins disponibles, et ça n’est pas toujours donné) : un syrah Napa Valley et un zinfandel de la même région, tous deux du millésime 2005. Le zinfandel nous plaît, très typique sans être trop alcoolisé comme c’est souvent le cas, et nous repartons avec une bouteille qu’on gardera sans doute quelques années (comme quoi les dégustations gratuites rapportent, même avec les pingres).

Deuxième étape, entre la route 29 et Silverado Trail, à St. Helena : Frank Family Vineyards. L’exploitation est connue pour ses vins pétillants. D’humeur festive, Jeff nous verse une flûte généreuse du blanc de noirs non millésimé du domaine. Il explique que Rich Frank, le fondateur et propriétaire, un ancien gros bonnet de Disney collectionnant les belles voitures, a choisi de laisser l’intitulé « champagne » sur ses bouteilles. C’est une exception, car en Californie, la plupart des producteurs ayant gardé cette désignation donnent généralement dans le mousseux très bon marché, leur méthode n’ayant souvent rien à voir avec la champenoise. Mais Frank estime qu’il peut appeler un chat un chat, d’autant qu’il n’exporte pas son vin, ce qui lui interdirait cette désignation. « Quand on veut célébrer quelque chose, on ne dit pas : tiens, passe prendre une bouteille de “vin pétillant” », explique Jeff. Évidemment, du côté de Reims ou d’Épernay, j’en connais dont les dents auraient grincé s’ils avaient été là. Nous est ensuite servi le millésime 1998 du Signature Brut de la maison, une méthode champenoise seulement mise en bouteille l’année dernière. C’est un vin très agréable à petites bulles, mais à 65 dollars la bouteille (taxe non incluse) je continue à penser qu’un Bollinger Grande année serait un meilleur achat.

Bouchon
Bouffe bien de chez nous chez Bouchon, à Yountville. Photo : Arnaud H. Licence Creative Commons.

Nous sautons la dégustation suivante, cinq vins (cette fois-ci non pétillants) pour aller déjeuner. Un ami travaille chez Bouchon, le restaurant de Yountville qu’a fondé Thomas Keller, le cuisinier de French Laundry, dans la même ville. Bouchon, comme son nom l’indique, sert des plats typiquement lyonnais (on peut y déguster un boudin noir maison). On peut généralement s’asseoir et déjeuner au bar sans avoir besoin de réservations. Nous commençons par d’excellentes rillettes de saumon, servies dans leur bocal, accompagnées de tranches de baguette grillées (maison, là aussi, car le restaurant a une boulangerie associée juste à côté). Avec un verre de muscadet 2006 du Domaine Tourmaline pour moi et une flûte de Schramsberg brut rosé pour la miss, c’est absolument délicieux, et pan, je deviens nostalgique. Vivement notre visite éclair en France en mars prochain. Je continue avec un ambitieux poulet-frites, tandis que ma moitié s’offre des moules (et que je m’empiffre de ses frites qu’elle ignore, alors qu’on m’en a déjà servi une montagne avec ma volaille).

Pour finir la journée, nous faisons étape dans le magasin de St. Helena de Dean & Deluca, la chaîne d’épicerie fine new-yorkaise. La sélection de fromage y est toujours spectaculaire, et les prix assortis : 25 à 30 dollars pour un fromage d’Époisses, hors taxes bien sûr. Ouch. Heureusement, nous avons déjà fait le plein côté bouffe chez des enseignes plus abordables, et nous n’avons besoin que de pâte pour une tarte (une invention maison : poires-citrouille-noix de pécan) et de pain pour une farce de canard. Je fantasme sur la sélection de vins 100% américaine, soigneusement classée par cépage ou style (« Cal-Ital », « Cal-Rhône », etc.) et par ordre alphabétique. Le sommelier du magasin doit être atteint du syndrome d’Asperger. On devrait bien s’entendre.

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Commentaires

3 commentaires sur “Samedi au vert : Napa Valley”

  1. Eric le 25 décembre 2007 3:00

    Excellent tout cela. Je vous souhaite un Joyeur Noël et je vais de ce pas ouvrir un Saint Julien ;-)

  2. Julien le 25 décembre 2007 3:20

    Il n’y aurait que l’époisse et la boudin noir, je te jure, tu ferais mieux de reposer le pied en Gaule pour quelques heures!

  3. Le Piou le 26 décembre 2007 9:38

    Comment on se limite a un acfe chez Dean&Deluc’ tellement c’est cher.
    Mais je suis bien d’accord avec toi, la selection de pinard US y est dementielle!

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