NicoSarko
Nicolas Sarkozy à La Défense, en 2005.
Photo : Christophe Grébert. Licence Creative Commons.

Pendant que les geeks de Silicon Valley et d’ailleurs continuent de s’extasier sur l’iPhone que Steve Jobs a présenté hier à San Francisco, les médias et la blogosphère française sont en ébullition depuis l’apparition sur le site du Parti socialiste d’un document intitulé L’inquiétante rupture tranquille de monsieur Sarkozy (PDF), un essai dont l’introduction est signée par le Secrétaire national à l’économie et à la fiscalité du PS, Éric Besson, qui qualifie le ministre de l’Intérieur de « néo-conservateur américain à passeport français ».

Avant d’aller plus loin, autant le préciser : je ne suis pas un fan de Nicolas Sarkozy — loin de là —, et je ne voterai certainement pas pour lui. À vrai dire, j’ignore encore à qui ira ma voix en avril prochain. Je n’ai jamais pu m’identifier avec un parti politique français, et mes votes ont généralement oscillé entre centre-gauche et centre-droite, allant aux candidats les plus pro-européens ou les plus progressistes, généralement sans grand enthousiasme. En 1994 je rêvais de Delors président, mais ce con ne jugea pas utile de se présenter, préférant sans doute à raison cultiver son jardin et laisser sa démagogue de fille militer pour les 35 heures. Et oui, j’ai voté Chirac au second tour de 2002, histoire de limiter les dégâts causés par mes compatriotes imbéciles et/ou abstentionnistes.

Aux États-Unis, mon appartenance politique est plus claire : je suis un démocrate du centre. Ne cherchez pas à quoi ça correspond en France, il n’y a pas d’équivalent. La simplification erronnée qu’on entend souvent consiste à faire correspondre les démocrates américains aux socialistes français, et les républicains à la droite de style RPR/UMP. Oubliez ces équivalences, qui sont à côté de la plaque, même si elles ont la vie dure. La preuve plus bas.

Le chapitre du livre qui manqua de faire exploser mon cerveau encore ensommeillé (décalage horaire oblige) est intitulé « Nicolas Sarkozy ou le clone de Bush » (PDF), et est signé Pierre Bayard, le courageux pseudonyme d’un « haut-fonctionnaire » de « la machine ministérielle sarkozyste », selon Libération. Cet essai fait un parallèle maladroit et peu convaincant entre le ministre de l’Intérieur et le président américain. (En passant, monsieur Bayard, évitez à l’avenir de vous approprier le nom d’un écrivain existant, et sachez que Thomas Jefferson fait référence non pas au « droit au bonheur », mais au « droit à la poursuite du bonheur », une distinction subtile mais essentielle qui vous échappe à plusieurs reprises.)

Le cavalier Bayard n’a pas tort pour autant de souligner qu’une grande partie de la droite française — et notamment nombre de jeunes entrepreneurs français (salut Loïc !) — considère plus que jamais les États-Unis comme un modèle dont la France pourrait s’inspirer dans de nombreux domaines, quitte à l’idéaliser quelque peu, oubliant les défaillances du système social américain que la gauche française ne manque justement pas de souligner, quitte à tomber comme ici dans la caricature inverse.

Là où la critique dudit Bayard atteint vite ses limites, c’est dans sa critique des idéaux américains, qu’il appuie paresseusement sur celle de Jeremy Rifkin, par exemple lorsqu’il énonce les nombreuses violations des droits de l’Homme commises outre-Atlantique : « Cette empreinte est moins forte aux États-Unis comme en témoignent, à des niveaux différents, la persistance (sic) de la peine de mort, la commercialisation des fœtus, la création du camp de Guantanamo… » — la liste est longue et indéniablement accablante. Mais parler des « États-Unis » relève ici au mieux de la simplification, au pire de la mauvaise foi. La plupart des atteintes listées sont attribuables au gouvernement Bush, dont la cote de popularité domestique est au plus bas, et la majorité des Français sympathisant avec Nicolas Sarkozy sont loin de soutenir la guerre en Irak, l’aberration que constitue Gitmo ou les atrocités de la prison d’Abu Ghraib.

L’auteur cherche ensuite à démontrer une « adhésion au conservatisme de Bush » de la part de Sarkozy. Il est presque pénible de voir le mal que Bayard se donne à tenter de convaincre ses lecteurs que le petit Nicolas a soutenu l’invasion en Irak, alors que le seul argument en faveur de sa thèse se résume aux « silences qui en disent plus que de longs commentaires » (ce qu’est justement, ironiquement, cet article méandreux). Dans sa conclusion, Bayard affirme même que « Nicolas Sarkozy préconise l’adossement béat de notre politique étrangère sur la politique des États-Unis de Bush », une thèse qu’il manque encore une fois de soutenir.

Le socialiste anonyme n’évoque évidemment pas le soutien inconditionnel de Tony Blair au gouvernement Bush avant même le début du conflit en Irak, car il serait fâcheux d’entacher la réputation d’un ami de gauche d’outre-Manche, qui depuis a fait son mea culpa sur le sujet. Blair, dont l’atlantisme est bien plus évident et concret que celui de Sarkozy, n’est d’ailleurs jamais mentionné dans l’article en question.

Nicolas Sarkozy
Nicolas Sarkozy à Le Web 3, en décembre 2006, lors de son intervention très controversée.
Photo : Edublogger. Licence Creative Commons.

Bayard tente d’établir d’autres parallèles entre Bush et le ministre de l’Intérieur. Leur religion, d’abord. Bush est un born-again Christian, une variété protestante fondamentaliste qui croit à l’Enlèvement céleste des vrais chrétiens lorsque le Messie reviendra sur terre pour combattre Satan, comme annoncé dans l’interprétation très libre que les chrétiens évangélistes font de l’Apocalypse. Sarkozy est un catholique pratiquant qui veut que l’État finance la construction de mosquées pour les musulmans de France (une idée défendue avant lui par Charles Pasqua). L’amalgame est poussé à l’extrême, et ne convainct personne.

La « méfiance à l’égard des pouvoirs de l’État » évoquée ensuite traduit les connaissances très approximatives de l’auteur pour les idéologies politiques américaines. Bayard confond conservateurs et néo-conservateurs, républicains et libertariens, et ne fait que continuer à citer les mesures plus que discutables du gouvernement Bush en matière fiscale, n’apportant rien de nouveau à ce sujet que d’autres savent bien mieux analyser que lui.

Enfin, l’auteur dénonce le populisme de cette droite que le ministre de l’Intérieur semble incarner. Il y a là une belle ironie au regard du discours que tient Ségolène Royal depuis les débuts de sa campagne, puisqu’elle a su se montrer un candidat redoutable dans le registre de la démagogie pour son adversaire de l’UMP.

Les seuls points valables de la comparaison entre Sarkozy et Bush évoqués dans cet essai sont « un même discours populiste, une même croyance enthousiaste, quasi caricaturale, dans les vertus du changement, un même héros moderne qui serait l’entrepreneur individualiste, un même discours sur la réussite, la promotion sociale ignorant les inégalités sociales ». Ce dernier point — le plus sensible, évidemment — relève cependant de la mauvaise foi. On peut reprocher beaucoup de choses à Sarkozy : son discours sécuritaire démagogique, son vocabulaire brusque et ses cravates soporifiques, mais le candidat à la présidence est clairement conscient des inégalités sociales en France, qui sont à l’origine de ses propositions en faveur d’une discrimination positive, accueillies avec horreur par le reste de la classe politique.

Et c’est l’un des points où la thèse faiblarde et tordue de Bayard s’écroule : aux États-Unis, les partisans de la discrimination positive (affirmative action) sont les progressistes, les liberals (au sens anglo-américain du terme), une gauche dont les valeurs sont proches de celles des socio-démocrates européens. La discrimination positive, aux yeux des néo-conservateurs (ou neo-cons, comme les abrègent ici leurs adversaires), est une aberration, un système dont les abus supposés (et souvent exagérés ou inventés) sont sans cesse exploités par les chantres de la droite dure populiste comme Rush Limbaugh, Bill O’Reilly, Ann Coulter ou Dinesh D’Souza.

De la même façon, les propositions de Sarkozy en matière d’intégration, qualifiées en France de « communautaristes » (fédération des musulmans de France, construction de lieux de culte avec les deniers de l’État, etc.), sont à des années-lumières de l’idéologie américaine, qu’il s’agisse de la droite chrétienne farouchement anti-islamique, ou des liberals démocrates qui voient tous d’un très mauvais œil le détournement de fonds publics à des fins religieuses, une aberration au regard du credo de la séparation de l’Église et de l’État. Ce dernier principe est certes contredit par de nombreuses réalités (de la prière conduite par les parlementaires américains avant chaque session à la mention de la devise In God We Trust sur la monnaie états-unienne), mais c’est après tout aussi le cas en France, où les clergés alsacien ou réunionnais sont rémunérés par l’État en vertu de statuts spéciaux qui n’ont jamais été harmonisés avec le reste du pays.

Le reste de l’article de Bayard se contente d’aligner des statistiques (parfois discutables et souvent dépourvues de tout contexte), dont le seul but est d’effrayer son lectorat, sous-entendant que les maux indiscutables dont souffre la société américaine (pauvreté grandissante, écart brutal entre le patronat des grandes entreprises et leurs salariés du bas de l’échelle, nationalisme inquiétant) contamineront à coup sûr l’Hexagone si Sarkozy accède à l’Élysée.

Il y a de nombreux arguments qui peuvent être mis en avant pour dénoncer les faiblesses et les dangers de certaines idées avancées par Nicolas Sarkozy, et le reste de ce livre, qui semble avoir en bien des endroits échappé à un correcteur professionnel, explore certains d’entre eux dans d’autres chapitres. Mais la comparaison entre George Bush et le ministre français de l’Intérieur relève d’un exercice de propagande primaire, en contradiction même avec la dénonciation par Éric Besson dans son introduction du slogan bête « Sarko facho ». C’est à se demander si son auteur n’a pas souhaité rester anynome non pas juste pour préserver son poste, mais par honte de s’être adonné à cet exercice de style peu convaincant, qu’il a dû cependant estimer nécessaire dans le contexte de la campagne, où tous les coups bas sont permis.

Sarkozy est-il un « clone de Bush » ? Certainement pas. Un con peut-être, mais pas un neo-con.

Commentaires

13 commentaires sur “Sarkozy : un con peut-être, mais certainement pas un néo-con”

  1. Loic le 10 janvier 2007 23:24

    Salut Arnaud :)

  2. xtelle le 11 janvier 2007 6:39

    Tout d’abord, ça ne serait que mentir de dire que je ne fais pas partie des personnes qui considèrent Iphone très bien ! :-)

    Je trouve que la vision de ton article est très intéressante, et l’analyse assez juste.
    Je me demande si de gouverner un pays aujourd’hui comme la France, est vraiment un acte politique !

    Très peu ont le courage de suivre leurs idéaux, en lançant le chant de la démagogie derrière eux …. Je me demande quand la population française arrêtera de faire son enfant gâté et regardera sa réalité et celle du monde en face ! Pourquoi avons-nous peur de grandir et d’évoluer vers des choses nouvelles ?

    J’aime bien la remarque de Kennedy qui disait que “les problèmes du monde ne peuvent être résolus par des sceptiques ou des cyniques dont les horizons se limitent aux réalités évidentes. Nous avons besoin d’hommes capables d’imaginer, ce qui n’a jamais existé”.

    Drôle comme comm, certes, peut-être …. mais il faudra bien que nous sortions de cette léthargie voire infantilisme pour d’autres ……

    Bonne journée

  3. pierre-mary le 11 janvier 2007 14:08

    Merci Arnaud,

    L’intelligence de ton analyse est rafraichissante.

    Je ne comprends toujours pas pourquoi le ps a laissé publier un tel texte. On remarquera le contre feux allumé dés le lendemain par Hollande qui a préféré replacer le débat sur la hausse des impôts promis par son partis.

  4. Vilay le 11 janvier 2007 18:30

    Tu sais, en France, je suis de droite, mais aux Etats-Unis, je me sens democrate egalement, comme quoi la plage que chaque parti occupe est beaucoup plus large.
    Quand la gauche francaise qualifie de victoire de la gauche la victoire des democrates en novembre, cela me fait bien rire.

  5. Chris le 11 janvier 2007 21:27

    Mon equivalence toute personnelle:

    Democrates = UMP / RPR
    Republicains = FN / MNR

    C’est bon ? :-)

  6. didiervall le 13 janvier 2007 2:36

    ce le meur , il est partout. super militant !
    c’est quoi un néo-con ? c’est autre chose qu’un con?

  7. xsteph le 15 janvier 2007 5:31

    Ce procès en sorcellerie du PS est une perte de temps …

    Toute tentative de rapprochement des structures idéologiques et politiques entre France et Etats-Unis me semble vaine.

    En effet, l’Histoire et la formation institutionnelle, les traditions mêmes, sont complétement différentes, les lister serait trop long.
    Ce qu’écrit Chris, par exemple, sous tend que le spectre politique US serait tout entier contenu dans un spectre correspondant à la droite française … c’est faux.

    De même, les tentatives des zélateurs des USA de greffer un système de valeurs, social, économique complétement étranger à la France est voué a l’échec.
    Même à coup de “cyclosporine” (si ça s’utilise encore !) médiatique, intellectuelle, bref de “c’est mieux la-bas” en tout genre, c’est méconnaître profondément les français que de penser qu’il avaleront tout - attention au rejet !

    Tout comme Chirac, Sarkozy aura l’intelligence de ne pas s’engager sur cette voie (dommage pour loîc !, il se fait berner et utiliser, mais bon ça c’est une autre histoire).

  8. RemiZ le 17 janvier 2007 9:01

    Bonjour,

    Belle analyse que celle-ci. J’ai moi-même Sarko en horreur et je déteste le voir descendu par des analyses simplistes. Ca décrédite celles plus justes.

    En fait, si il n’y a pas de véritable parallèle Bush - Sarko à faire sur les idées, on peut le faire sur les méthodes : surexposition télévisuelle (et pourtant je la regarde peu !), culte de la personne. Un évènement comme son intronisation le montre franchement.
    Le vocabulaire très guerrier de Sarko, aussi. “Vaincre”, “exterminer” les racailles. Tous en boite et c’est réglé !

    Reste quand même à préciser que Sarko est le seul à avoir sympathisé avec Bush (sur des talonnettes). Je travaille avec un Italien installé depuis quelques mois en France. Il me disait : “C’est pas bon. Sarkozy, là, il me fait beaucoup penser à Berlusconni…”.

    Brrr.

  9. Manu le 17 janvier 2007 16:45

    Quand je vois que Sarko a réservé sa première apparition médiatique en tant que candidat institué par l’UMP… au Mont Saint Michel, je ne peux pas m’empecher de penser qu’il cherche -comme les néo cons- à intégrer la religion (lui se contente de parler de “spiritualité”) dans la politique. Ce n’est pas la première fois qu’il n’hésite pas à user de symboles religieux dans l’exercice de ses fonctions ministérielles et politiques.

    http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-823448,36-855925,0.html?xtor=RSS-3224

  10. Eriam le 18 février 2007 2:19

    Bonjour,
    C’est facile de critiquer lorsqu’on vit de l’autre côté des US. Mais, attention ! Si Ségolène passe, les expat’s devront acquitter un impôt en France - dixit DSK - qu’ils soient Johnny, Manu, Remi ou tout autre…

    Eriam

    Il semble en fait que l’idée du fameux “impôt Johnny” ait été abandonnée dans le programme de Royal. Je ne suis pas sûr de comprendre ce que tu veux dire par “c’est facile de critiquer lorsqu’on vit de l’autre côté des US”. Je ne pense pas que cela soit plus ou moins facile. Les expatriés ont souvent un regard différent sur leur pays, qui n’est pas moins valide que celui de leurs compatriotes vivant en France. — Arnaud

  11. pe59 le 19 avril 2007 7:58

    Montrer que Bush et Sarko sont différent sur de très nombreux points est une chose, mais nier le changement radical du paysage politique français qui s’opère durant cette présidentielle 2007 est une autre chose :
    La france s’oriente peu à peu vers un clivage à l’ango-saxonne.

    Sarko s’oriente très objectivement vers un idéologie néo-conservatrice (”à la française” of course). Le néo conservatisme est avant tout un refus de la “post-modernité”. Et le courant anti-repentance , mené par des max Gallo ou BHL, Finkielkraut (soutiens de sarko, ex-gauchiste… comme nombre de néo-cons au US) en est un des éléments, certes discret, mais qu’on ne peu ignorer si on veut comprendre la vision de la société à la sarko.
    De plus, vous savez, les USA ne sont pas le seul pays a être contrôlé par « un complexe militaro-industriel » cher aux néo-cons. Quand on sait que Bouygues possède TF1, et que Lagardère/Dassault qui fabrique des arment possèdent aussi Figaro, Hachette, Europe 1,2, Le Monde, l’Express… On comprend vite que Sarko néo-cons ou pas, c’est déjà fait….

    Ségo/Bayrou, complètement interchangeable, sont tout deux représentant d’une certaine sociale-démocratie un peu décadente, il faut l’avouer, qui tente de répondre à ce courant.

  12. Douglas John le 11 février 2008 4:08

    http://tunisie-harakati.mylivepage.com

    Sarkozy, un pro américain qui tente de changer cette image qui ne passe pas avec les français. Je n’ai pas voté pour lui pour qu’il fasse la star toute la journée, j’attends de sa personne le respect de ses promesses et la réalisation de ses engagements.
    Il est fort regrétable que cet homme là ne puisse pas se pencher sur l’affaire de madame Sameh Harakati pour trouver une solution à sa libération.

    http://tunisie-harakati.mylivepage.com

  13. Maxou le 25 avril 2008 9:53

    Tu ne serais pas un néo con toi par hasard ?

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