Silicon Valley, la Baie et la City

Le Français qui débarque à l’aéroport de San Francisco pour un premier rendez-vous dans « Silicon Valley » s’attend en général à être accueilli par un changement brutal du paysage ou un panneau annonçant son arrivée dans la Mecque des hautes technologies. Il n’en est rien. Aucune enseigne, aucun monument ne désigne la limite de la région, et pour cause : Silicon Valley n’a aucune existence officielle ou administrative. Sa démarcation est floue car il s’agit avant tout d’un concept économique en constante évolution.

L’expression « Silicon Valley » apparut en 1971 sous la plume d’un journaliste local pour désigner la région de la Vallée de Santa Clara, au sud de San Francisco, où l’industrie informatique avait commencé à se développer dès les années 50, et dont la technologie repose sur des puces à base de silicium, un minerai non métallique extrêmement courant.

La plupart des usines fabriquant ces processeurs à base de silicium ont depuis les années 80 été progressivement délocalisées vers l’Asie du sud-est, qui offre une main d’oeuvre qualifiée bien meilleur marché. L’expression « Silicon Valley » est cependant restée puisque que la plupart des sociétés informatiques et électroniques fondées dans la région y ont gardé leur siège.

Le plus gros de Silicon Valley est concentré dans le comté de Santa Clara, mais certaines villes du sud de la Péninsule situées dans le comté de San Mateo sont souvent considérées comme en faisant partie intégrante : Menlo Park est le siège de plusieurs sociétés de capital-risque qui ont financé parmi les plus grands noms du NASDAQ (et fut pendant une décennie le berceau de Be Inc., la start-up fondée par le Français et transfuge d’Apple Jean-Louis Gassée), et Redwood City héberge Oracle, Siebel et Electronic Arts. De l’autre côté de la Baie, dans le comté d’Alameda, Fremont est le siège de Logitech, et Newark, qui accueille des bureaux de Sun, se targue d’être la « porte d’entrée de la Silicon Valley ».

Même si Palo Alto, voisine de Menlo Park, est souvent considérée comme le lieu de naissance de Silicon Valley (c’est dans un garage de cette petite ville résidentielle et cossue, hébergeant l’Université de Stanford, que David Packard et William Hewlett ont commencé HP, et c’est aussi là que Xerox avait son laboratoire de recherche et développement PARC), San José est de loin la plus grande ville de Silicon Valley, et de la région de la Baie de San Francisco, avec environ 850 000 habitants. San José est aussi le siège d’Adobe, Cisco, eBay et de Knight Ridder, l’un des géants de la presse américaine. Malgré sa population plus importante et son étendue considérable, San José est en général éclipsée par sa pittoresque rivale du nord de la Péninsule, et se bat depuis des années pour forger une identité qui reste très floue en dehors de sa puissance économique (la ville de San José a réintroduit l’accent espagnol de son nom, une excentricité plutôt rare aux États-Unis, hormis peut-être au Nouveau-Mexique).

Parmi les autres villes importantes de Silicon Valley, on trouve notament Mountain View, lieu de naissance de Netscape. Microsoft y a un campus important, c’est aussi la base de Google et Intuit, et le Computer History Museum, anciennement à Boston, y a trouvé un siège permanent. Sunnyvale accueille désormais l’impressionnant complexe de Yahoo! à côté de Lockheed Martin, mais aussi le géant des micro-processeurs AMD. Cupertino est le lieu de naissance et quartier général d’Apple, qui y compte plus d’une vingtaine de bâtiments. Symantec y a également son siège. Santa Clara, dont l’université est le plus ancien établissement d’enseignement supérieur de la Californie, accueille Intel, Sun Microsystems, Applied Materials, National Semiconductors et LSI. Maxtor, PalmOne, Adaptec et Solectron sont établies à Milpitas, à l’est de San José.

Tous les grands noms américains de l’informatique et de l’Internet n’ont pas nécessairement leur siège dans la Silicon Valley. IBM reste toujours fermement ancré à l’état de New York, AOL en Virginie et Amazon et Microsoft dans la métropole de Seattle, mais chacune de ces sociétés a une solide présence dans la région de la Baie de San Francisco.

L’eau et le talent

Pourquoi la région de San Francisco et pas ailleurs ? Lorsque IBM commande dans les années 50 des processeurs pour ses machines, la technologie nécessaire à leur fabrication nécessite un accès facile au silicium et de l’eau purifiée pour nettoyer le minerai. Le travail nécessite également des ingénieurs hautement qualifiés. L’Université de Californie à Berkeley et l’Université de Stanford produisent des ingénieurs hautement qualifiés, et la mentalité anticonformiste de nombreux habitants de la région contribue à la créativité nécessaire au progrès de cette nouvelle industrie. Enfin, les capitaux sont présents, facilitant le financement des jeunes pousses.

Le climat méditerranéen de la Vallée, couverte de vergers jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, est un atout supplémentaire - encore à ce jour - pour attirer les nouvelles recrues venant d’autres états ou de l’étranger. La concentration de compétences dans le domaine des nouvelles technologies de l’information et la présence de nombreux capitaux-risqueurs fait de la région la capitale logique de l’essor des dotcoms, ces sociétés dont le modèle économique repose sur les technologies de l’Internet. Le phénomène inclut cette fois-ci la ville de San Francisco, où la présence d’institutions financières mais aussi de nombreux esprits créatifs et artistiques joue un rôle important. San Francisco est notamment le siège du magazine Wired, de Macromedia (désormais le pôle san-franciscain d’Adobe), de la banque Wells Fargo et de la société de bourse Charles Schwab. Depuis 2005, c’est aussi à San Francisco que George Lucas a concentré ses différentes entreprises multimédias, jusqu’ici situées plus au nord, dans le comté de Marin.

Malgré le faillite de nombre de ces firmes lors de l’éclatement de la bulle en 2000-2001, le coût de la vie et de l’immobilier a continué d’augmenter dans la région de la Baie de San Francisco, motivant certains observateurs à parler de « bulle de l’immobilier ». Même si d’autres pôles technologiques existent aux États-Unis (la métropole de Richmond en Virginie, Austin au Texas ou la banlieue de Seattle dans l’état de Washington), la Silicon Valley reste à l’avant-garde technologique.

La « City » et le reste de la Baie

Les habitants de la région eux-mêmes ne parlent cependant que rarement de « Silicon Valley » (sans article), sauf lorsqu’il se réfèrent à la communauté économique locale. Ils parleront plutôt de la région de la Baie de San Francisco (« the San Francisco Bay Area »), en général abrégée « the Bay Area », ou tout simplement « the Bay », qui englobe une zone beaucoup plus large, la quatrième métropole américaine. La région de la Baie inclut les comtés de San Francisco (qui se confond administrativement avec la ville, une exception en Californie), San Mateo, Santa Clara, Alameda, Contra Costa, Solano, Napa, Sonoma et Marin.

Les indigènes préfèrent cependant utiliser des désignations plus générales et moins formelles pour chaque région de la Baie. La Péninsule (« the Peninsula ») correspond grosso modo au comté de San Mateo, et désigne le bras de terre qui sépare le sud de la baie de l’océan Pacifique. Même si San Francisco est située au nord de la Péninsule, la ville n’est en général pas incluse dans le concept de « Peninsula ». Les habitants de la région utilisent en général l’expression « The City » pour désigner San Francisco, comme les New-Yorkais le font pour leur ville, ou encore « SF ». Les expressions de « Frisco » ou « San Fran » attirent en général les sarcasmes et l’agacement des San Franciscains. « The North Bay » englobe de façon vague la large région située au nord des ponts de Golden Gate et Richmond, et la non moins vague expression « The East Bay » désigne les comtés de Contra Costa et Alameda, situés à l’est de la Baie. « The South Bay » est, comme son nom l’indique, la région située au sud de la Baie, englobant le comté de Santa Clara et le plus gros de Silicon Valley.

La région de San Francisco est desservie par un réseau autoroutier et ferroviaire très développé. Les autoroutes US 101 (appelée simplement 101, prononcé « One-Oh-One » par les locaux) et Interstate 280 (« Two-Eighty ») traversent la Péninsule. La 101 commence au nord de l’état de Washington, descend le long de la région vinicole de Napa, se confond avec le pont du Golden Gate et Lombard Street et Van Ness Avenue dans San Francisco pour ensuite côtoyer l’ouest de la Baie, traverser San José et descendre jusqu’à Los Angeles, toujours le long de la côte de la Californie. L’I-280 commence à San Francisco, où elle croise deux fois la 101, et se termine à San José.
À l’est de la Baie, la 880 côtoie la Baie d’Oakland à San José, et la 680 en parallèle rejoint San José à l’Interstate 80 après avoir traversé le pont de Benicia-Martinez.
Au nord, la 580 commence dans le comté de Marin, traverse le pont de Richmond-San Rafael au nord de la Baie, et continue vers l’est jusqu’à la ville de Tracy, dans la Vallée centrale.
Enfin, l’Interstate 80 commence à San Francisco sur le Bay Bridge et traverse Oakland et Berkeley pour aller jusqu’à la capitale californienne, et se termine à Reno. Voilà pour les principaux axes autoroutiers.
La Baie de San Francisco compte six ponts, tous à péage (dans le sens ouest et sud) : le Golden Gate Bridge, le Bay Bridge, le pont de San Mateo, le pont de Dumbarton, le pont de Richmond-San Rafael et le pont de Benicia-Martinez.

Les transports publics de la région sont parmi les meilleurs aux États-Unis en terme de couverture. À San Francisco, le réseau MUNI opère bus et tramways (y compris les antiques « cables cars »). BART est un réseau ferroviaire rapide rejoignant San Francisco à Oakland via un tunnel sous la Baie, et, depuis peu, à l’aéroport de San Francisco. Caltrain est une ligne ferroviaire rejoignant le quartier de SoMa à San Francisco à la ville de Gilroy, au sud de San José, et desservant l’ensemble de la Péninsule côté est, plus ou moins le long de l’autoroute 101. Au sud de la Baie, VTA a un réseau de bus et de tramways. SamTrans opère des bus le long de la Péninsule. AC Transit dessert les comtés d’Alameda et Contra Costa. Deux compagnies de ferry naviguent entre San Francisco et Sausalito (au nord) et l’est de la Baie.
Enfin, outre l’aéroport de San Francisco (SFO), les aéroports internationaux de San José (SJC) et Oakland (OAK) reçoivent également un trafic aérien important.

Sainte-Croix et le Diable

La géographie naturelle de la région de la Baie de San Francisco est complexe et nécessite une période d’apprentissage pour le nouveau-venu. Elle influence fortement les nombreux micro-climats de la Baie, qui sont un constant sujet d’étonnement pour les touristes et de plaisanterie pour les habitants. Les monts Santa Cruz (« Santa Cruz Mountains ») ont formé la Péninsule et offrent à la Vallée une protection contre l’humidité océanique qui garantit à l’ensemble de la Baie, et notamment Silicon Valley, un climat méditerranéen quasi-annuel. Elles continuent au sud jusqu’à la Vallée de la Salinas. Le plus haut sommet est Loma Prieta Peak, à 1160 mètres, qui fut l’épicentre du tremblement de terre de 1989.
San Francisco, à cheval sur la pointe de la péninsule qui côtoie à la fois le Pacifique et la Baie, est le site de nombreux micro-climats, et l’on observe parfois une différence de 15 degrés centigrades selon le quartier au même moment de la journée, même si San Francisco ne couvre qu’environ 121 kilomètres carrés de terrain.
À l’est de la Baie, la chaîne Diablo, où culmine le mont du même nom à 1173 mètres, contribue à chauffer la Vallée centrale (« Central Valley »), à l’est, et maintient l’air venant de l’océan Pacifique au-dessus de la Vallée.
La Baie de San Francisco ne représente qu’une partie du territoire aquatique à l’intérieur du Golden Gate, le passage vers l’océan Pacifique nommé ainsi par le militaire et explorateur John C. Frémont. Au nord de la Baie, la Baie de San Pablo borde les comtés de Contra Costa, Solano, Sonoma et Marin, et les fleuves de Sacramento et San Joaquin s’y jettent.
Les tremblements de terre dans la région de San Francisco sont fréquents, mais la très grande majorité ne font ni dégâts, ni victimes. Le dernier séisme qui causa des pertes humaines dans la région date de 1989. De nombreuses failles parcourent la région, dont celle de San Andreas, le long de la Péninsule, et celle d’Hayward à l’est de la Baie. Les sismologues estiment qu’il est fort probable q’un tremblement de terre de force 7 ou plus sur l’échelle de Richter sévira dans les 30 prochaines années.

La Vallée contre la City

Bien que San Francisco bénéficie énormément du développement de l’industrie des hautes technologies, de nombreux San Franciscains regardent Silicon Valley de haut. L’explosion des dotcoms à partir des années 90 a contribué à une hausse des loyers et des prix de l’immobilier, et du coût de la vie en général. Le bust de 2001 n’a que légèrement ralenti la hausse qui se poursuit toujours. De nombreux salariés de Silicon Valley habitent à San Francisco, mais la rivalité persiste entre les stéréotypes du citadin sophistiqué et cultivé et le geek en t-shirt et pantalon kaki, penché sur son ordinateur au sud de la Baie. La réalité est bien entendu beaucoup plus complexe, mais les idées reçues ont la vie dure.

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